19.01.2008

Comme un âne sur la route

2d417741dff774cb05de75682f87e376.jpgTout à coup, au milieu d'une petite forêt de pins, le landau s'arrêta et le cocher se mit à jurer ; un vieil âne mort barrait la route.
Tout le monde le voulut voir et descendit. Il était étendu sur la poussière noirâtre, sombre lui-même, et tellement maigre que sa peau, usée à la saillie des os, semblait au moment d'être crevée par eux si la bête n'avait point rendu le dernier soupir. Toute la carcasse se dessinait sous le poil rongé de ses côtes, et sa tête avait l'air énorme, une pauvre tête aux yeux clos, tranquille sur son lit de pierre broyée, si tranquille, si morte qu'elle paraissait heureuse et surprise de ce repos nouveau. Ses grandes oreilles, molles à présent, gisaient comme des loques. Deux plaies vives à ses genoux disaient qu'il était tombé souvent, ce jour-là même, avant de s'abattre pour la dernière fois ; et une autre plaie sur le flanc indiquait la place où son maître, depuis des années et des années, le piquait avec une pointe de fer fixée au bout d'un bâton pour hâter sa marche alourdie.
Le cocher, l'ayant pris par les jambes de derrière, le traînait vers un fossé ; et le cou s'allongea comme pour braire encore, pour pousser une dernière plainte. Quand il fut sur l'herbe, l'homme, furieux, murmura : "Quelles brutes de laisser ,ca au milieu de la route."
Personne autre n'avait parlé ; on remonta dans la voiture.
Christiane, navrée, bouleversée, voyait toute cette misérable vie d'animal finie ainsi au bord d'un chemin : le petit bourricot joyeux, à grosse tête où luisaient de gros yeux, comique et bon enfant, avec ses poils rudes et ses hautes oreilles, gambadant, libre encore, dans les jambes de sa mère, puis la première charrette, la première montée, les premiers coups ! et puis, et puis l'incessante et terrible marche par les interminables routes ! les coups ! les coups ! les charges trop lourdes, les soleils accablants, et pour nourriture un peu de paille, un peu de foin, quelques branchages, et la tentation des prairies vertes tout le long des durs chemins !
Et puis encore, l'âge venant, la pointe de fer pour remplacer la souple baguette, et le martyre affreux de la bête usée, essoufflée, meurtrie, traînant toujours des fardeaux exagérés, et souffrant dans tous ses membres, dans tout son vieux corps, râpé comme un habit de mendiant. Et puis la mort, la mort bienfaisante à trois pas de l'herbe du fossé, où la traîne, en jurant, un homme qui passe, pour dégager la route.
Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves ; et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moments.
Tout à coup ils passèrent devant une petite charrette qu'un homme presque nu, une femme en guenilles et un chien décharné traînaient, exténués de fatigue.
On les voyait suer et haleter. Le chien, la langue tirée, maigre et galeux, était attaché entre les roues. Dans cette charrette, du bois ramassé partout, volé sans doute, des racines, des souches, des branchages brisés qui semblaient cacher d'autres choses ; puis, sur ces branches, des loques et, sur ces loques, un enfant, rien qu'une tête sortant de haillons gris, une boule ronde avec deux yeux, un nez, une bouche !
C'était une famille, cela, une famille humaine ! L'âne avait succombé aux fatigues, et l'homme, sans pitié pour le serviteur mort, sans le pousser même Jusqu'à l'ornière, l'avait laissé en plein chemin, devant les voitures qui viendraient. Puis, s'attelant à son tour, avec sa femme dans les brancards vides, ils s'étaient mis à tirer comme tirait la bête tout à l'heure. Ils allaient ! Où ? Quoi faire ? Avaient-ils même quelques sous ? Cette voiture... la traîneraient-ils toujours, ne pouvant acheter un autre animal ? De quoi vivraient-ils ? Où s'arrêteraient-ils ? Ils mourraient probablement comme était mort leur bourricot.
Étaient-ils mariés, ces gueux ; ou seulement accouplés ? Et leur enfant ferait comme eux, cette petite brute encore informe, cachée sous des linges sordides.
Elle songeait à tout cela, Christiane, et des choses nouvelles surgissaient au fond de son âme effarée. Elle entrevoyait la misère des pauvres.
Gontran dit soudain :
"Je ne sais pas pourquoi, mais je trouverais délicieux de dîner tous ensemble, ce soir, au café Anglais. Le boulevard me ferait plaisir à voir."

-Maupassant, Mont-Oriol, II, Chap 3.

06.12.2007

Qui diable ça intéresse ?

Aujourd'hui, le vrai, on aurait cru que la population de Paris avait triplé en une nuit - un peu comme les cafards ou les punaises de lit, you see what i mean- et qu'ils s'étaient tous donné rendez-vous devant l'hermaphrodite du Louvre. Cela faisait forcément beaucoup moins de possibilité pour moi de me faire gifler par le vent dans la cour carrée et sous les portiques, alors que, depuis la Montagne Sainte-Geneviève, je dois bien me rabattre sur ces quelques minces courants d'air, qui ne valent aucunement ceux du Panthéon, ni ceux de mon balcon et sûrement pas ceux de François-Mitterrand en plein automne. Souviens-toi, biquet, de cet automne pourri dans le XIII°, où je riais encore après avoir joui.
Maintenant les vents sont fables et les parapluies résistent aux plus terribles ce qui, avouons-le, nous prive de scènes cocasses. Je me rappellerai de cette rousse qui a poursuivi son parapluie jusqu'au pied du lion de Belfort, au risque de sa vie. Une fois qu'elle l'avait repris, elle semblait se réveiller d'une crise de somnambulisme, et, se rendant compte de l'endroit jusqu'où elle était arrivée, elle n'a plus osé franchir la rue, pourtant déserte.
Mais revenons-en à l'idée moteur, première et principale, de cette causerie, et, même, concluons : pourquoi y a-t-il des trous dans l'pain ?

25.11.2007

Princesse, Princesse, ne dis pas de ces choses!

c0df588f1c145162b9496b9803dcb115.jpgSalomé.-
Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lys d'un pré que le faucheur n'a jamais fauché. Ton coprs est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée et descendent dans les vallées. Les roses du jardin de la reine d'arabie ne sont pas aussi blanches que ton corps. Ni les roses du jardin de la reine d'Arabie, du jardin parfumé de la reine d'Arabie, ni les pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche sur le sein de la mer... Il n'y a rien au monde d'aussi blanc que ton corps - Laisse-moi toucher ton corps !

Iokanaan.-
Arrière, fille de Babylone ! C'est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t'écouter. Je n'écoute que les paroles du Seigneur Dieu.

Salomé.-
Ton corps est hideux. Il est comme le corps d'un lépreux. Il est comme un mur de plâtre où les vipères sont passées, comme un mur de plâtre où les scorpions ont fait leur nid. Il est comme un sépulcre blanchi, et qui est plein de choses dégoûtantes. Il est horrible ton corps ! C'est de tes cheveux que je suis amoureuse, Iokanaan. Tes cheveux ressemblent à des grappes de raisins, à des grappes de raisins noirs qui pendent des vignes d'Edom dans les pays des Edomites. Tes cheveux sont comme les cèdres du Liban, comme les grands cèdres du Liban qui donnent de l'ombre aux lions et aux voleurs qui veulent se cacher pendant la journée. Les longues nuits noires, les nuit où la lune ne se montre pas, où les étoiles ont peur, ne sont pas aussi noires. Le silence qui demeure dans les forêts n'est pas aussi noir. Il n'y a rien au monde d'aussi noir que tes cheveux... Laisse-moi toucher tes cheveux.

Iokanaan.-
Arrière, fille de Sodome ! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du Seigneur Dieu.

Salomé.- Tes cheveux sont horribles. Ils sont couvert de boue et de poussière. On dirait une couronne d'épines qu'on a placée sur ton front. On dirait un noeud de serpents noirs qui se tortillent autour de ton cou. Je n'aime pas ton cou. Je n'aime pas tes cheveux... C'est de ta bouche que je suis amoureuse, Iokanaan. Ta bouche est comme une bande d'écarlate sur une tour d'ivoire. Elle est comme une pomme de grenade coupée par un couteau d'ivoire. Les fleurs de grenade qui fleurissent dans les jardins de Tyr et sont plus rouges que les roses, ne sont pas aussi rouges. Les cris rouges des trompettes qui annoncent l'arrivée des rois, et font peur à l'ennemi, ne sont pas aussi rouges. Ta bouche est plus rouge que les pieds de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs. Elle est plus rouge que les pieds des colombes qui demeurent dans les temples et sont nourries par les prêtres. Elle est plus rouge que les pieds de celui qui revient d'une forêt où il a tué un lion et vu des tigres dorés. Ta bouche est rouge comme une branche de corail que des pêcheurs ont trouvée dans le crépuscule de le mer et qu'ils réservent pour les rois...! Elle est comme le vermillon que les Moabites trouvent dans les mines de Moab et que les rois leur prennent. Elle est comme l'arc du roi des Perses qui est peint avec du vermillon et qui a des cornes de corail. Il n'y a rien au monde d'aussi rouge que ta bouche...laisse-moi baiser ta bouche.

Iokanaan.-
Jamais ! Fille de Babylone ! Fille de Sodome jamais.

Salomé.-
Je baisera ta bouche, Iokanaan. Je baisera ta bouche.


0scar Wilde, Salomé