03.02.2008

"Le vrai remède de la douleur est placé dans l'attendrissement de l'âme, et dans les pleurs de la sensibilité"

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Qu'il est affreux de se traîner pas à pas, d'avancer en souffrant vers le terme de ses jours, de traverser dans les horreurs de l'incertitude et de l'effroi l'espace de ses dernières années, comme une longue et sombre avenue qui vous conduit au tombeau ; de se sentir s'enfoncer de plus en plus dans la noire épaisseur de ses ombres, en voyant s'éteindre par degrés la lumière mourante de l'espérance. Telle est la route horrible où ma destinée m'a forcé d'entrer sur la fin de ma carrière ; c'est le long de ces journées de peine et de désespoir, que ma triste existence a traîné ses pas douloureux.

-Young, 10° Nuit

19.01.2008

Comme un âne sur la route

2d417741dff774cb05de75682f87e376.jpgTout à coup, au milieu d'une petite forêt de pins, le landau s'arrêta et le cocher se mit à jurer ; un vieil âne mort barrait la route.
Tout le monde le voulut voir et descendit. Il était étendu sur la poussière noirâtre, sombre lui-même, et tellement maigre que sa peau, usée à la saillie des os, semblait au moment d'être crevée par eux si la bête n'avait point rendu le dernier soupir. Toute la carcasse se dessinait sous le poil rongé de ses côtes, et sa tête avait l'air énorme, une pauvre tête aux yeux clos, tranquille sur son lit de pierre broyée, si tranquille, si morte qu'elle paraissait heureuse et surprise de ce repos nouveau. Ses grandes oreilles, molles à présent, gisaient comme des loques. Deux plaies vives à ses genoux disaient qu'il était tombé souvent, ce jour-là même, avant de s'abattre pour la dernière fois ; et une autre plaie sur le flanc indiquait la place où son maître, depuis des années et des années, le piquait avec une pointe de fer fixée au bout d'un bâton pour hâter sa marche alourdie.
Le cocher, l'ayant pris par les jambes de derrière, le traînait vers un fossé ; et le cou s'allongea comme pour braire encore, pour pousser une dernière plainte. Quand il fut sur l'herbe, l'homme, furieux, murmura : "Quelles brutes de laisser ,ca au milieu de la route."
Personne autre n'avait parlé ; on remonta dans la voiture.
Christiane, navrée, bouleversée, voyait toute cette misérable vie d'animal finie ainsi au bord d'un chemin : le petit bourricot joyeux, à grosse tête où luisaient de gros yeux, comique et bon enfant, avec ses poils rudes et ses hautes oreilles, gambadant, libre encore, dans les jambes de sa mère, puis la première charrette, la première montée, les premiers coups ! et puis, et puis l'incessante et terrible marche par les interminables routes ! les coups ! les coups ! les charges trop lourdes, les soleils accablants, et pour nourriture un peu de paille, un peu de foin, quelques branchages, et la tentation des prairies vertes tout le long des durs chemins !
Et puis encore, l'âge venant, la pointe de fer pour remplacer la souple baguette, et le martyre affreux de la bête usée, essoufflée, meurtrie, traînant toujours des fardeaux exagérés, et souffrant dans tous ses membres, dans tout son vieux corps, râpé comme un habit de mendiant. Et puis la mort, la mort bienfaisante à trois pas de l'herbe du fossé, où la traîne, en jurant, un homme qui passe, pour dégager la route.
Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves ; et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moments.
Tout à coup ils passèrent devant une petite charrette qu'un homme presque nu, une femme en guenilles et un chien décharné traînaient, exténués de fatigue.
On les voyait suer et haleter. Le chien, la langue tirée, maigre et galeux, était attaché entre les roues. Dans cette charrette, du bois ramassé partout, volé sans doute, des racines, des souches, des branchages brisés qui semblaient cacher d'autres choses ; puis, sur ces branches, des loques et, sur ces loques, un enfant, rien qu'une tête sortant de haillons gris, une boule ronde avec deux yeux, un nez, une bouche !
C'était une famille, cela, une famille humaine ! L'âne avait succombé aux fatigues, et l'homme, sans pitié pour le serviteur mort, sans le pousser même Jusqu'à l'ornière, l'avait laissé en plein chemin, devant les voitures qui viendraient. Puis, s'attelant à son tour, avec sa femme dans les brancards vides, ils s'étaient mis à tirer comme tirait la bête tout à l'heure. Ils allaient ! Où ? Quoi faire ? Avaient-ils même quelques sous ? Cette voiture... la traîneraient-ils toujours, ne pouvant acheter un autre animal ? De quoi vivraient-ils ? Où s'arrêteraient-ils ? Ils mourraient probablement comme était mort leur bourricot.
Étaient-ils mariés, ces gueux ; ou seulement accouplés ? Et leur enfant ferait comme eux, cette petite brute encore informe, cachée sous des linges sordides.
Elle songeait à tout cela, Christiane, et des choses nouvelles surgissaient au fond de son âme effarée. Elle entrevoyait la misère des pauvres.
Gontran dit soudain :
"Je ne sais pas pourquoi, mais je trouverais délicieux de dîner tous ensemble, ce soir, au café Anglais. Le boulevard me ferait plaisir à voir."

-Maupassant, Mont-Oriol, II, Chap 3.

25.11.2007

Princesse, Princesse, ne dis pas de ces choses!

c0df588f1c145162b9496b9803dcb115.jpgSalomé.-
Iokanaan ! Je suis amoureuse de ton corps. Ton corps est blanc comme le lys d'un pré que le faucheur n'a jamais fauché. Ton coprs est blanc comme les neiges qui couchent sur les montagnes, comme les neiges qui couchent sur les montagnes de Judée et descendent dans les vallées. Les roses du jardin de la reine d'arabie ne sont pas aussi blanches que ton corps. Ni les roses du jardin de la reine d'Arabie, du jardin parfumé de la reine d'Arabie, ni les pieds de l'aurore qui trépignent sur les feuilles, ni le sein de la lune quand elle couche sur le sein de la mer... Il n'y a rien au monde d'aussi blanc que ton corps - Laisse-moi toucher ton corps !

Iokanaan.-
Arrière, fille de Babylone ! C'est par la femme que le mal est entré dans le monde. Ne me parlez pas. Je ne veux pas t'écouter. Je n'écoute que les paroles du Seigneur Dieu.

Salomé.-
Ton corps est hideux. Il est comme le corps d'un lépreux. Il est comme un mur de plâtre où les vipères sont passées, comme un mur de plâtre où les scorpions ont fait leur nid. Il est comme un sépulcre blanchi, et qui est plein de choses dégoûtantes. Il est horrible ton corps ! C'est de tes cheveux que je suis amoureuse, Iokanaan. Tes cheveux ressemblent à des grappes de raisins, à des grappes de raisins noirs qui pendent des vignes d'Edom dans les pays des Edomites. Tes cheveux sont comme les cèdres du Liban, comme les grands cèdres du Liban qui donnent de l'ombre aux lions et aux voleurs qui veulent se cacher pendant la journée. Les longues nuits noires, les nuit où la lune ne se montre pas, où les étoiles ont peur, ne sont pas aussi noires. Le silence qui demeure dans les forêts n'est pas aussi noir. Il n'y a rien au monde d'aussi noir que tes cheveux... Laisse-moi toucher tes cheveux.

Iokanaan.-
Arrière, fille de Sodome ! Ne me touchez pas. Il ne faut pas profaner le temple du Seigneur Dieu.

Salomé.- Tes cheveux sont horribles. Ils sont couvert de boue et de poussière. On dirait une couronne d'épines qu'on a placée sur ton front. On dirait un noeud de serpents noirs qui se tortillent autour de ton cou. Je n'aime pas ton cou. Je n'aime pas tes cheveux... C'est de ta bouche que je suis amoureuse, Iokanaan. Ta bouche est comme une bande d'écarlate sur une tour d'ivoire. Elle est comme une pomme de grenade coupée par un couteau d'ivoire. Les fleurs de grenade qui fleurissent dans les jardins de Tyr et sont plus rouges que les roses, ne sont pas aussi rouges. Les cris rouges des trompettes qui annoncent l'arrivée des rois, et font peur à l'ennemi, ne sont pas aussi rouges. Ta bouche est plus rouge que les pieds de ceux qui foulent le vin dans les pressoirs. Elle est plus rouge que les pieds des colombes qui demeurent dans les temples et sont nourries par les prêtres. Elle est plus rouge que les pieds de celui qui revient d'une forêt où il a tué un lion et vu des tigres dorés. Ta bouche est rouge comme une branche de corail que des pêcheurs ont trouvée dans le crépuscule de le mer et qu'ils réservent pour les rois...! Elle est comme le vermillon que les Moabites trouvent dans les mines de Moab et que les rois leur prennent. Elle est comme l'arc du roi des Perses qui est peint avec du vermillon et qui a des cornes de corail. Il n'y a rien au monde d'aussi rouge que ta bouche...laisse-moi baiser ta bouche.

Iokanaan.-
Jamais ! Fille de Babylone ! Fille de Sodome jamais.

Salomé.-
Je baisera ta bouche, Iokanaan. Je baisera ta bouche.


0scar Wilde, Salomé

11.11.2007

Spoiler

32da8cd0afa19b45f7f027d45809a57e.jpgEt avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu’il n’était plus malheureux et que baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en lui-même: "Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre!"

Proust - Quelque part dans la Recherche, osef.

30.10.2007

"A qui dédier cela ?" J.B. d'A.

Voici les six premières!
Si le public y mord, et les trouve à son goût, on publiera prochainement les six autres; car elles sont douze, comme une douzaine de pêches, - ces pécheresses!
Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la prétention d'être un livre de prières ou d'Imitation chrétienne... Elles ont pourtant été écrites par un moraliste chrétien, mais qui se pique d'observation vraie, quoique très hardie, et qui croit - c'est sa poétique, à lui - que les peintres puissants peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand elle est tragique et qu'elle donne l'horreur des choses qu'elle retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs. Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et à ses influences dans le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux âmes pures que pour les en épouvanter.
Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait personne en disposition de les recommencer en fait, et toute la moralité d'un livre est là...
Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi l'auteur a-t-il donné à ces petites tragédies de plain-pied ce nom bien sonore - peut-être trop - de Diaboliques?... Est-ce pour les histoires elles-mêmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces histoires?...
Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a été inventé. On n'en a pas nommé les personnages: voilà tout! On les a masqués, et on a démarqué leur linge. "L'alphabet m'appartient", disait Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom. L'alphabet des romanciers, c'est la vie de tous ceux qui eurent des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner, avec la discrétion d'un art profond, les lettres de cet alphabet-là. D'ailleurs, malgré le vif de ces histoires à précautions nécessaires, il y aura certainement des têtes vives, montées par ce titre de Diaboliques, qui ne les trouveront pas aussi diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront à des inventions, à des complications, à des recherches, à des raffinements, à tout le tremblement du mélodrame moderne, qui se fourre partout, même dans le roman. Elles se tromperont, ces âmes charmantes!... Les Diaboliques ne sont pas des diableries: ce sont des Diaboliques, - des histoires réelles de ce temps de progrès et d'une civilisation si délicieuse et si divine, que, quand on s'avise de les écrire, il semble toujours que ce soit le Diable qui ait dicté!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichéisme, qui fut la source des grandes hérésies du Moyen Age, le Manichéisme n'est pas si bête. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, à l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi.
Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas assez de diabolisme en leur personne pour mériter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas une seule ici qui ne le soit à quelque degré. Il n'y en a pas une seule à qui on puisse dire sérieusement le mot de "Mon ange!" sans exagérer. Comme le Diable, qui était un ange aussi, mais qui a culbuté, - si elles sont des anges, c'est comme lui, - la tête en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres même à part, elles présentent un effectif de bons sentiments et de moralité bien peu considérable. Elles pourraient donc s'appeler aussi "les Diaboliques", sans l'avoir volé... On a voulu faire un petit musée de ces dames, - en attendant qu'on fasse le musée, encore plus petit, des dames qui leur font pendant et contraste dans la société, car toutes choses sont doubles! L'art a deux lobes, comme le cerveau. La nature ressemble à ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici l'oeil noir dessiné à l'encre - à l'encre de la petite vertu.
On donnera peut-être l'oeil bleu plus tard.
Après les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du bleu assez pur...
Mais y en a-t-il?
Jules BARBEY D'AUREVILLY.
Paris, 1er mai 1874.


Préface à la première édition des Diaboliques

22.10.2007

"Ma vie est votre bien vous voulez le reprendre"

IPHIGENIE.-
Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire
Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire :
Ce champ si glorieux où vous aspirez tous.
Si mon sang ne l'arrose, est stérile pour vous,
Telle est la loi des dieux à mon père dictée.
En vain, sourd à Calchas, il l'avait rejetée :
Par la bouche des Grecs contre moi conjurés
Leurs ordres éternels se sont trop déclarés.
Partez ; à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles ;
Vous-même, dégagez la foi de vos oracles ;
Signalez ce héros à la Grèce promis ;
Tournez votre douleur contre ses ennemis.
Déjà Priam pâlit ! déjà Troie en alarmes
Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes.
Allez ; et, dans ces murs vides de citoyens,
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens.
Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille,
Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille,
J'espère que du moins un heureux avenir
A vos faits immortels joindra mon souvenir :
Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d'une si belle hitoire.
Adieu, prince ; vivez, digne race des dieux.

Racine, Iphigénie, V, 2.

19.10.2007

"Ce qui me rend si agréable la société de mon chien c'est la transparence de son être"

"Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux gens, hommes et femmes, que l'on peut fort bien se passer d'eux : cela fortifie l'amitié ; et même près de la plupart des hommes, il n'est pas mauvais de glisser de temps en temps dans la conversation une nuance de dédain à leur égard ; ils feront d'autant plus de cas de votre amitié : chi non istima vien stimato, qui n'estime pas est estimé, dit un proverbe italien. Si quelqu'un a beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il faut le lui cacher comme si c'était un crime. Voilà qui n'est pas précisément réjouissant ; mais il en est ainsi. C'est à peine si les chiens supportent la grande amitié : bien moins encore les hommes"

-Schopenhauer

Où l'on s'épate et pas seulement de lapin

"Dans une autre tombe, appelée le "grands puits de la mort", le caveau contenant la royale dépouille ne fut pas retrouvé, mais soixante-quatorze personnes étaient là pour l'accompagner, des femmes en majorité, dont les corps étaient allongés, bien alignés, les jambes légèrement repliées, dans leurs plus beaux atours ; vingt-huit parmi elles portaient un cercle d'or sur la tête et un dégagement attentif permit de constater que les autres en avaient eu un d'argent qui n'avait pas supporté la corrosion ; les chariots, les boeufs, les lyres, les armes, tout était dans un ordre tel qu'il laisse supposer que c'est de son plein gré que cette suite s'est sacrifiée pour accompagner son maître. On peut en déduire aussi que leur mort n'a pas dû être brutale ; vraisemblablement, elle fut l'oeuvre d'un poison absorbé dans le caveau lui-même et qui a fait son effet une fois que chacun eut pris sa place avec ses instruments de musique, ses armes, ses bijoux ; aucune trace de révolte ; néanmoins il faut sans doute admettre que lorsque la mort eut accompli son oeuvre, un homme est descendu dans la tombe pour rectifier les positions des corps, tant était parfaite l'ordonnance de la sépulture ; un point pourtant, un détail, finement remarqué par le fouilleur, met dans le tableau une note imprévue : l'une des femmes n'avait pas son cercle d'argent sur la tête, on devait le retrouver sous son corps à la hauteur de se main, aplati et déformé ; et le fouilleur d'imaginer qu'en retard pour la cérémonie, elle n'avait pu poser son bandeau sur sa tête et qu'avant la minute fatale elle n'avait eu que le temps de s'installer à sa place."
Jean-Claude Margueron, la Mésopotamie

08.09.2007

Puérilement douloureux

[Je n'ai pas oublié de lire, j'ai seulement oubliié de corner des pages.
Allez, un peu de larmoyant chiant à scander]

LES JOUJOUX DE LA MORTE

La petite Marie est morte,
Et son cercueil est si peu long
Qu'il tient sous le bras qui l'emporte
Comme un étui de violon.

Sur le tapis et sur la table
Traîne l'héritage enfantin.
Les bras ballants, l'air lamentable,
Tout affaissé, gît le pantin.

Et si la poupée est plus ferme,
C'est la faute de son bâton ;
Dans son oeil une larme germe,
Un soupir gonfle son carton.

Une dînette abandonnée
Mêle ses plats de bois verni
A la troupe désarçonnée
Des écuyers de Franconi.

La boîte à musique est muette ;
Mais, quand on pousse le ressort
Où se posait sa main fluette,
Un murmure plaintif en sort

L'émotion chevrote et tremble
Dans : 'Ah ! vous dirais-je maman !'
Le 'Quadrille des Lanciers' semble
Triste comme un enterrement,

Et des pleurs vous mouillent la joue
Quand 'la Donna è mobile',
Sur le rouleau qui tourne et joue,
Expire avec un son filé.

Le coeur se navre à ce mélange
Puérilement douloureux,
Joujoux d'enfant laissés par l'ange,
Berceau que la tombe a fait creux !


-Théophile Gautier, Emaux et Camées

17.05.2007

"Ecoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C'est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c'est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c'est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle"

Comme après tout il n'y a pas impossibilité complète que la pièce soit jouée un jour ou l'autre, d'ici dix ou vingt ans, totalement ou en partie, autant commencer par ces quelques directions scéniques. Il est essentiel que les tableaux se suivent sans la moindre interruption. Dans le fond, la toile la plus négligemment barbouillée, ou aucune, suffit. Les machinistes feront les quelques aménagements nécessaires sous les yeux mêmes du public pendant que l'action suit son cours. Au besoin rien n'empêchera les artistes de donner un coup de main. Les acteurs de chaque scène apparaîtront avant que ceux de la scène précédente aient fini de parler et se livreront aussitôt entre eux à leur petit travail préparatoire. Les indications de scène, quand on y pensera et que cela ne gênera pas le mouvement, seront ou bien affichées ou lues par le régisseur ou les acteurs eux-mêmes qui tireront de leur poche ou se passeront de l'un à l'autre les papiers nécessaires. S'ils se trompent ça ne fait rien. Un bout de corde qui pend, une toile de fond mal tirée et laissant apparaître un mur blanc devant lequel passe et repasse le personnel sera du meilleur effet. Il faut que tout ait l'air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l'enthousiasme! Avec des réussites, si possible, de temps en temps, car même dans le désordre il faut éviter la monotonie.
L'ordre est le plaisir de la raison : mais le désordre est le plaisir de l'imagination.

Je suppose que ma pièce soit jouée par exemple un jour de Mardi gras à quatre heures de l'après-midi. Je rêve une grande salle chauffée par un spectacle précédent, que le public envahit et que remplissent les conversations. Par les portes battantes on entend le tapage sourd d'un orchestre bien nourri qui fonctionne dans le foyer. Un autre petit orchestre nasillard dans la salle s'amuse à imiter les bruits du public en les conduisant et en leur donnant peu à peu une espèce de rythme et de figure.
Apparaît sur le proscenium devant le rideau baissé L'ANNONCIER. C'est un solide gaillard barbu et qui a emprunté aux plus attendus Velasquez ce feutre à plumes, cette canne sous son bras et ce ceinturon qu'il arrive péniblement à boutonner. Il essaye de parler, mais chaque fois qu'il ouvre la bouche et pendant que le public se livre à un énorme tumulte préparatoire, il est interrompu par un coup de cymbale, une clochette niaise, un trille strident du fifre, une réflexion narquoise du basson, une espièglerie d'ocarina, un rot de saxophone. Peu à peu tout se tasse, le silence se fait. On n’entend plus que la grosse caisse qui fait patiemment poum poum poum, pareille au doigt résigné de Madame Bartet battant la table en cadence pendant qu’elle subit les reproches de Monsieur le Comte. Au-dessous, roulement pianissimo de tambour avec des forte de temps en temps, jusqu’à ce que le public ait fait à peu près silence.



L'ANNONCIER, un papier à la main, tapant fortement le sol avec sa canne, annonce :



LE SOULIER DE SATIN

ou LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS SÛR

ACTION ESPAGNOLE EN QUATRE JOURNÉES

Coup bref de trompette.


PREMIERE JOURNEE

La scène de ce drame est le monde et plus spécialement l’Espagne à la fin du XVI ° siècle. A moins que ce ne soit au début du XVII°. L’auteur s’est permis de comprimer les pays et les époques, de même qu’à la distance voulue plusieurs lignes de montagnes séparées ne sont qu’un seul horizon.



Encore un petit coup de trompette. Coup prolongé de sifflet comme pour
la manœuvre d’un bateau. Le rideau se lève.





-Claudel.

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